Souveraineté économique & gouvernance

Investir aujourd'hui dans les compétences, c'est exister demain
Yves Hinnekint
Président des Acteurs de la Compétence
Sur les formulaires d’inscription aux événements économiques, la case « compétences » n’existe pas. On coche « autre ». Ce détail dit tout : la France traite encore la formation comme un service support, quand les grandes puissances la considèrent comme un actif stratégique.
Il y a parfois des détails qui disent beaucoup plus que de longs discours.
Prenez un formulaire d’inscription à un événement économique ou institutionnel. À la rubrique « secteur d’activité », vous trouverez l’industrie, le numérique, l’énergie, la santé, la banque, l’agriculture ou encore les services aux entreprises.
Et nous ?
La plupart du temps, aucune case « compétences » ou « formation ». Parfois « éducation ». Souvent « services aux entreprises ». Et trop régulièrement… « autre ».
“Autre”.
Comme si la compétence n’était qu’un service support. Comme si former n’était qu’une fonction administrative destinée à accompagner les vraies filières économiques.
Cette vision est devenue dangereusement obsolète.
Car au XXIe siècle, la compétence n’est plus un secteur périphérique. Elle est devenue l’infrastructure critique de toutes les autres. Sans compétences, il n’y a ni industrie, ni transition énergétique, ni intelligence artificielle, ni réindustrialisation, ni souveraineté sanitaire, ni cohésion démocratique durable.
Nous continuons pourtant à parler des compétences comme d’un coût quand les grandes puissances les traitent déjà comme un actif stratégique.
Et c’est là que commence notre déclassement.
Le miroir des comparaisons internationales
Les études de l’OCDE et du programme PISA sont devenues le miroir brutal de cette réalité. Dans l’édition 2022 de PISA, la France recule en mathématiques, en compréhension écrite et en sciences. Plus inquiétant encore, elle demeure l’un des pays où l’origine sociale détermine le plus fortement la réussite scolaire.
Mais le sujet n’est même plus seulement le classement.
Le sujet est désormais celui de la dépendance.
Une nation qui n’apprend plus finit toujours par dépendre des autres.
Pendant que nous débattons encore du coût de l’apprentissage ou des économies à réaliser sur la formation professionnelle, d’autres pays investissent massivement dans ce qu’ils considèrent comme la matière première du XXIe siècle : les compétences humaines.
Singapour a fait de “SkillsFuture” un véritable projet national. Chaque citoyen dispose d’un droit réel à la montée en compétence tout au long de sa vie. Le pays considère que sa survie économique dépend directement de sa capacité à apprendre plus vite que les autres.
La Corée du Sud investit des dizaines de milliards d’euros dans l’enseignement supérieur, les compétences numériques et l’intelligence artificielle. Son objectif assumé est de former un million de talents dans les secteurs critiques de demain.
Nos voisins allemands articulent leur stratégie des compétences directement avec leur stratégie industrielle afin d’éviter tout décrochage technologique de son appareil productif.
L’Estonie a fait de l’éducation numérique une priorité nationale dès l’école primaire. En quelques années, ce petit pays est devenu une référence européenne des services numériques et des compétences technologiques.
La Finlande a intégré les compétences du XXIe siècle — créativité, résolution de problèmes, coopération, numérique — au cœur même de son modèle éducatif.
Même les pays du Golfe anticipent déjà l’après-pétrole en investissant massivement dans les universités internationales, les compétences numériques et l’intelligence artificielle.
Et pendant ce temps ?
La France continue trop souvent à traiter la formation comme une variable d’ajustement budgétaire.
Nous raisonnons encore en lignes comptables, en coûts contrats, en économies immédiates et en tuyaux administratifs. Les autres raisonnent déjà en souveraineté, en guerre économique, en résilience industrielle et en puissance technologique.
Une proposition : le Haut-Commissariat aux Compétences
Nous avons construit une politique énergétique parce que nous craignions de manquer d’énergie. Nous avons construit une politique de défense parce que nous avions peur de manquer de sécurité. Nous avons construit une politique industrielle parce que nous avions peur de manquer d’usines.
Mais nous n’avons toujours pas construit de véritable politique nationale des compétences.
Alors même que nous risquons de manquer d’ingénieurs, de techniciens, de développeurs, de soignants, d’enseignants, de formateurs, d’artisans ou parfois simplement de citoyens capables de comprendre les transformations du monde.
La France entre pourtant dans une double transition historique : le vieillissement massif de sa population active et l’accélération technologique des métiers.
Nous allons simultanément manquer de bras, de cerveaux, de transmission et de temps.
Et c’est précisément là que se joue désormais la nouvelle bataille mondiale.
Car la compétition internationale ne porte plus seulement sur les marchés, les matières premières ou les technologies. Elle porte désormais sur les talents.
Les grandes puissances organisent déjà une véritable stratégie d’attractivité des compétences : pour attirer les meilleurs profils, pour sécuriser les compétences critiques, pour accélérer l’innovation, pour maîtriser l’intelligence artificielle et pour éviter le décrochage industriel.
Nous avons identifié les infrastructures critiques. Nous avons identifié les technologies critiques. Nous avons identifié les matières premières critiques.
Mais avons-nous seulement identifié nos compétences critiques ?
Car derrière l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le nucléaire, la santé, l’énergie, la mer ou la réindustrialisation, il y a toujours la même question :
Qui formera les femmes et les hommes capables de porter ces transformations ?
L’intelligence artificielle ne remplacera pas les compétences. Elle augmentera l’écart entre les nations capables de former vite… et les autres.
Dans le monde de l’IA, la vitesse d’apprentissage devient un facteur de puissance.
Le paradoxe français est là.
Nous sommes un pays qui doute de ses compétences alors même qu’elles constituent probablement sa plus grande richesse stratégique.
Car la vérité est simple :
La France n’a pas de pétrole. Elle a encore un peu d’industrie. Mais elle possède une ressource que le monde entier devrait nous envier : ses compétences.
Encore faut-il décider collectivement d’investir dedans.
Une nation qui cesse d’investir dans les compétences commence déjà à sous-traiter son avenir.
Investir aujourd’hui dans les compétences, c’est exister demain.
Voilà pourquoi il est temps de changer radicalement de doctrine.
La compétence n’est pas un sujet RH. Elle n’est pas un coût social. Elle n’est pas un simple dispositif administratif.
La compétence est un sujet de souveraineté nationale.
Cela suppose une stratégie décennale, une stabilité politique, une vision interministérielle et une sanctuarisation des investissements dans les compétences critiques.
Mais cela suppose surtout un changement de gouvernance.
La France a créé un Haut-Commissariat au Plan, un Secrétariat général à la Défense et à la Sécurité nationale, des structures de pilotage pour l’énergie, l’industrie ou la transition écologique.
Pourquoi n’existe-t-il toujours pas de véritable pilotage stratégique national des compétences ?
Il est temps de créer un Haut-Commissariat aux Compétences et à la Souveraineté Humaine, directement rattaché au Premier ministre.
Sa mission serait d’anticiper les compétences critiques des vingt prochaines années, de coordonner l’État, les Régions, les branches professionnelles, les entreprises, les écoles, les universités et les acteurs de la formation, mais aussi de sécuriser les investissements stratégiques dans l’apprentissage et la montée en compétence.
Ce Haut-Commissariat aurait vocation à devenir le radar stratégique de la France apprenante : veille mondiale des compétences, cartographie des métiers critiques, souveraineté pédagogique, pilotage des transitions liées à l’intelligence artificielle et anticipation des grandes mutations du travail.
Car aucune politique industrielle, énergétique, numérique, sanitaire ou militaire ne tiendra durablement sans femmes et hommes formés pour la porter.
Le véritable ministère de l’Industrie du XXIe siècle sera peut-être celui des compétences.
Le XXIe siècle sera celui des nations apprenantes.
Et la France doit décider si elle veut subir cette transformation… ou la conduire.
Car dans le monde qui vient, les nations qui domineront ne seront pas forcément celles qui auront le plus de matières premières.
Ce seront celles qui sauront apprendre plus vite que les autres.
La souveraineté de demain ne se mesurera pas seulement en mégawatts, en tonnes d’acier, en puces électroniques ou en lignes de code.
Elle se mesurera en femmes et en hommes capables d’apprendre, de transmettre, de produire, de réparer, d’inventer et de décider.
Le général de Gaulle avait donné à la France une souveraineté nucléaire.
Le XXIe siècle impose désormais de bâtir une souveraineté des compétences.
Investir aujourd’hui dans les compétences, ce n’est pas préparer un secteur.
C’est préparer la France à exister demain.
Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 40.