Édito — N°1

À L'ÉTABLI !
Antoine Prodo
Président de l'Établi
Pourquoi « L'Établi » ? Parce qu'un établi n'est pas une tribune : c'est l'endroit où l'on travaille la matière, où l'idée se mesure à la résistance du réel. C'est de là que nous regardons la formation ; pour la reprendre en main, pas pour la commenter de loin.
Il y a un livre derrière ce nom. Dans L'Établi, Robert Linhart raconte l'année qu'un intellectuel passe à l'usine, et cette évidence qu'il y découvre : on ne comprend rien au travail tant qu'on ne s'est pas mis à l'ouvrage. Nous avons fait nôtre cette leçon. Un think tank sur la formation ne vaut que s’il reste au cœur même de l’atelier de la formation, là où se fabrique l'avenir des compétences : auprès des jeunes qui s'orientent, des recruteurs qui peinent, des enseignants qui adaptent, des établissements qui tiennent, ou non, leurs promesses.
Car la manière dont la France forme sa jeunesse est devenue un angle mort. On mesure l'enseignement supérieur par ses effectifs, presque jamais par ce qu'il rend possible. Et pendant qu'on l'ignore, tout s'accélère : l'intelligence artificielle redéfinit les métiers avant qu'on ait fini de les nommer, l'apprentissage a changé d'échelle, la démographie s'apprête à redessiner la carte des établissements.
La première question d'un jeune de dix-sept ans, « ce métier existera-t-il encore ? », reste sans réponse partagée. Ce silence a un coût : il brouille les choix des familles, prive les entreprises d'une lecture claire des compétences, et fragilise, à terme, notre souveraineté.
L'Établi naît de ce constat et d'une conviction : toute formation est une vocation. Pas seulement celles que l'on dit « professionnelles ». Toute formation est une promesse faite à un jeune, celle de l'aider à trouver sa place et à développer ce qu'il a d'unique. Peu d'entre nous, d'ailleurs, sont arrivés là où ils sont par une ligne droite : une vocation se construit.
De cette conviction découle une posture. Nous ne serons ni le porte-voix d'un secteur, ni la contre-voix d'un autre, mais un tiers de confiance qui observe, compare, documente et propose. Une maison commune, ouverte à l'université comme aux filières professionnelles, aux entreprises comme aux chercheurs et aux pouvoirs publics. Parce qu'aucun de ces acteurs, seul, ne forme une vocation.
Ce premier numéro en porte déjà la marque. Les voix réunies ici ne disent pas toutes la même chose et c’est voulu. Elles se répondent, se croisent, se complètent : un patron qui veut faire de la jeunesse une grande cause nationale, une philosophe qui relit Dewey, un ancien président d’université qui plaide pour « la voie des pros », des dirigeants qui défendent le geste et l’intelligence manuelle, d’autres qui alertent sur la souveraineté de nos compétences à l’ère de l’IA.
Ensemble, elles témoignent d’un sujet central : la formation, comme enjeu de jeunesse, d’entreprise et de souveraineté collective. Quatre territoires organisent leur dialogue : le sens et la raison d'être, l'orientation et le verrou des imaginaires, les compétences et la société, la souveraineté économique et la gouvernance.
Nous ne cherchons pas le consensus mou, mais la qualité du débat parce qu'elle commande celle des décisions. Et nous comptons durer, au-delà des cycles électoraux, aussi longtemps que ce sujet restera relégué au second rang.
L'étudiant comme point de départ. La vocation comme boussole. La souveraineté comme horizon.
Pour le reste, c'est désormais une affaire d'ouvrage. Mettons-nous au travail.
Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 3.