Souveraineté économique & gouvernance

Portrait de Gilbert Azoulay

Homme augmenté ou homme remplacé ?

Gilbert Azoulay

Cofondateur et directeur général associé de News Tank Education & Recherche

Les oracles de l’apocalypse promettent une IA meilleure que l’humain en tout, et donc un humain augmenté, voire remplacé. Et si l’enjeu était inverse ? L’IA redonne de la valeur aux études, à l’esprit critique, au jugement — tout ce qu’elle ne maîtrise pas.

À écouter Luc Ferry ou Laurent Alexandre… c’est foutu ! L’IA est meilleure que nous dans toutes les activités possibles. Plus rapide, plus précise, moins exigeante en termes de conditions de travail. Bref, l’avenir qui se dessine pour les futures générations serait apocalyptique. À tel point que l’idée de revenu universel basé sur la création de valeur des robots fait son chemin. Le pire est donc en route. La question est simple : faut-il se résigner ?

Au lieu de prédire l’homme remplacé, mieux vaudrait imaginer la condition nouvelle d’un homme augmenté. Augmenté pour faire mieux et de manière plus efficace. Si l’IA impacte pour le moment les débutants inexpérimentés, c’est parce que les tâches élémentaires de préparation de dossier ou de synthèse sont automatisées. Idem dans la tech, où les études, la programmation ou le codage deviennent l’apanage de la machine.

Voyons-y une adaptation des organisations et une certaine redéfinition des missions qui seront attribuées à l’intelligence humaine. Intelligence humaine sans laquelle l’IA n’existerait pas.

L’IA redonne de la valeur à la connaissance

Du coup, l’intelligence artificielle redonne de la valeur aux études, à la connaissance, à l’apprentissage. Pour résister, il est fondamental que nous soyons mieux préparés, aux sciences dures comme aux sciences sociales, voire à la philosophie ou à l’éthique. Les nouveaux outils ont donc une fonction positive, à savoir celle de pousser nos sociétés à mieux se former pour que la valeur soit partagée et non accaparée par la seule machine.

Les nouvelles générations doivent mieux comprendre l’IA pour en exploiter le potentiel tout en en connaissant les limites. Tout n’est pas nécessairement vrai. Garder leur esprit critique devient donc le pilier de leur posture afin de vérifier une information, croiser les sources, repérer une manipulation, distinguer un raisonnement solide d’un texte simplement bien rédigé. Enfin, et malgré les oracles de l’apocalypse, l’IA ne remplace pas si facilement le jugement, la créativité, l’intuition, l’éthique, la capacité à décider, à travailler avec les autres, à poser les bonnes questions. Elle donne des réponses, mais les humains doivent rester ceux qui définissent les objectifs et assument les conséquences. Le discours technophile néglige cet aspect des choses. Plus l’IA progresse, plus les organisations prennent conscience que leur avantage concurrentiel repose sur ces éléments que les machines ne maîtrisent pas.

Les nouvelles générations ne doivent pas seulement apprendre à utiliser l’IA. Elles doivent apprendre à lui résister intellectuellement : ne pas confondre assistance et pensée, automatisation et compréhension, rapidité et vérité.

En renforçant une certaine autonomie dans l’exécution de certaines tâches, elle est une aide précieuse. Mais rappelons qu’elle n’a pas de volonté propre, pas de conscience, pas d’intention personnelle. En gros, elle ne “désire” rien. Elle exécute des calculs à partir de données, de modèles et d’objectifs définis par des humains.

À mesure que la tech progresse, les compétences doivent suivre et les collaborateurs s’adapter. La formation tout au long de la vie n’est plus une chimère, mais une impérieuse nécessité dans un monde où les cycles de transformation s’accélèrent. Car l’IA pourrait aussi creuser les écarts entre ceux qui savent l’utiliser et ceux qui la subissent.

En même temps, dans une France à la démographie vieillissante, la production sera le fait de moins de monde, d’où la nécessité de renforcer à la fois la productivité, l’expertise et la connaissance pour créer un choc de valeur… avec l’aide de l’IA qui, à n’en pas douter, nous soulagera tout en maximisant nos actions. Dans un monde devenu data-centric, cet outil ouvre de nouvelles perspectives et nous fera devenir des hommes et femmes augmentés.

Rester maîtres, ou devenir sous-traitants

Reste bien entendu à ne pas donner les clés à des monopoles, mais à disposer d’IA souveraines et propriétaires, privées et sécurisées, pour ne pas donner nos données à des acteurs qui concentreraient tous les pouvoirs. C’est au fond le risque majeur qui émerge aujourd’hui. Car, comme le rappelle l’écrivain Giuliano Empoli lors d’une audition au Sénat, la fonction apparente des instruments du numérique est de nous aider au quotidien, mais leur fonction réelle est la compilation de données pour renforcer le modèle économique de certains acteurs.

L’enjeu n’est donc pas de savoir si l’homme sera remplacé par l’IA, mais de décider si nous voulons rester les maîtres de l’augmentation humaine — ou devenir les sous-traitants des machines, et surtout de ceux qui les contrôlent.

« Les nouvelles générations doivent apprendre

à résister intellectuellement à l’IA. »

Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 42.