Souveraineté économique & gouvernance

Formation et transmission : ce que la France perd sans le voir
Pierre Verlyck
Conseiller du Président de l'Institut Choiseul
Des gestes que seule la présence transmet. Des cultures de métier qui ne s'écrivent dans aucun référentiel. On sanctuarise les infrastructures, on protège les technologies critiques — mais les savoir-faire critiques restent l'impensé de notre souveraineté industrielle. Et pourtant, nous disposons déjà d'un outil puissant pour y remédier : l'alternance et l'apprentissage.
Réindustrialisation, relocalisation, autonomie stratégique : la souveraineté économique est revenue au centre du débat public français. Et dans tous ces discours, le capital humain occupe une place de choix. Les intentions sont sincères, les investissements plus ou moins là. Mais quelque chose résiste à cette mobilisation : on forme, on recrute, on attire, sans jamais vraiment s'interroger sur ce qui se perd. La transmission des savoirs, des cultures de métier, des gestes techniques accumulés sur des décennies reste le maillon le plus négligé de notre politique de capital humain
Ce qui se perd quand personne ne regarde
La question de la transmission ne se réduit pas à la gestion des départs à la retraite, même si le choc démographique à venir dans certains secteurs industriels et techniques est réel et documenté. Elle touche à quelque chose de plus profond : la capacité d'une organisation, d'une filière, d'un territoire, à faire vivre dans le temps ce qui constitue son identité productive. Des gestes techniques que seule la présence transmet. Des cultures de métier qui ne s'écrivent dans aucun référentiel. Des façons de résoudre un problème, de lire une situation, d'anticiper une défaillance, qui sont le produit de décennies d'expérience accumulée et qui disparaissent silencieusement quand personne n'a pris soin de les faire passer.
Ce capital est à la fois matériel et immatériel. Il vit dans les ateliers autant que dans les archives, dans les pratiques quotidiennes autant que dans les récits que les organisations font d'elles-mêmes. Il relie le passé au présent et donne aux organisations la capacité d'agir dans la durée, de conduire les transformations sans repartir de zéro, de garder le fil de ce qui les rend distinctives. Quand ce fil se rompt, ce n'est pas seulement une compétence technique qui disparaît : c'est une part de la légitimité et de la résilience de l'organisation qui s'effrite, souvent sans que personne ne mesure exactement ce qui a été perdu.
Cette réalité est d'autant plus prégnante que la France traverse simultanément plusieurs transitions majeures, industrielle, numérique, énergétique. Chacune exige de mobiliser ce capital accumulé pour ne pas reconstruire sur du sable. Une entreprise qui engage sa transformation numérique sans avoir préservé la mémoire de ses processus historiques prend un risque opérationnel réel. Une filière industrielle qui laisse partir ses seniors sans organiser le passage des savoirs fragilise sa capacité à maintenir des standards de qualité et d'innovation que des années de pratique avaient consolidés.
Un actif stratégique encore sous-valorisé
C'est précisément ce que documentent, depuis plusieurs mois, les travaux conduits par l'Institut Choiseul et l'Observatoire B2V des Mémoires, avec Eurogroup Consulting.
Le diagnostic est clair : la mémoire d'entreprise est un “actif stratégique” à part entière, matériel autant qu'immatériel, qui conditionne la capacité des organisations à conduire le changement, à sécuriser leurs compétences critiques, à renforcer leur ancrage territorial et à maintenir une cohésion interne dans les moments de rupture. Elle n'est pas un patrimoine nostalgique à conserver sous verre : elle est un levier actif de transformation, à condition d'être traitée comme tel.
Or elle ne figure dans aucun tableau de bord de compétitivité nationale, ne bénéficie d'aucune politique publique structurée. Les initiatives existent ici et là, portées par des entreprises pionnières, des acteurs de la formation, des collectivités territoriales.
Certains grands industriels ont pris la mesure de l'enjeu : Naval Group a créé un Institut des métiers à Lorient pour organiser explicitement le passage de savoirs entre générations, en mobilisant des collaborateurs expérimentés pour former les nouvelles recrues au cours de leur dernière année d'activité. Dans certains secteurs critiques, des entreprises ont même dû faire appel à d'anciens salariés déjà partis à la retraite pour reconstituer des savoir-faire que personne n'avait pris soin de transmettre. Ces cas, encore trop rares pour être érigés en modèle, illustrent pourtant la voie : la transmission ne s'improvise pas, elle se planifie, elle s'organise, elle s'inscrit dans la durée, et la formation a très certainement un rôle clé à jouer.
L'alternance et l'apprentissage comme vecteurs de transmission
C'est ici que les formats de formation en situation de travail prennent toute leur importance. L'alternance, l'apprentissage, les périodes d'immersion en entreprise ne sont pas seulement des outils d'insertion professionnelle : ils sont, lorsqu’ils sont bien conçus et déployés, des dispositifs de transmission. Ils créent les conditions d'une présence prolongée aux côtés de professionnels expérimentés, d'une exposition aux gestes, aux raisonnements, aux réflexes que nulle salle de classe ne restitue aussi bien. Un apprenti qui passe deux ans dans un atelier aux côtés d'un compagnon de métier ne reçoit pas seulement une compétence technique : il hérite d'une culture professionnelle, d'une façon d'habiter un métier, qui traversera toute sa carrière. C'est pourquoi la dynamique de l'apprentissage, qui a connu une progression remarquable en France ces dernières années, mérite d'être pensée non seulement comme un levier d'employabilité mais aussi comme un levier de transmission. Investir dans ces formats, c'est investir dans la continuité du capital humain national, en faisant de chaque contrat d'alternance un acte délibéré de passage entre générations.
Transmettre n’est pas conserver
Il faut cela dit dissiper un malentendu fréquent. Prendre au sérieux la transmission des savoirs et des cultures de métier, ce n'est pas plaider pour une forme de conservatisme organisationnel. Transmettre n'est pas figer : c'est mettre le passé au service de l'action future. Les organisations qui gèrent leur mémoire avec le plus de rigueur sont précisément celles qui innovent avec le plus de continuité, parce qu'elles savent d'où elles viennent et ce qu'elles ne peuvent pas se permettre de perdre.
C'est aussi, à l'échelle nationale, une question de souveraineté industrielle concrète. Certains savoir-faire critiques, dans la défense, le nucléaire, l'aéronautique, la chimie de spécialité, ne peuvent pas être reconstitués rapidement s'ils sont perdus. Ils ne s'achètent pas sur un marché. Ils ne s'importent pas. Ils se transmettent, dans la durée, par la présence et la pratique, ou ils disparaissent. Reconnaître cela, c'est aussi reconnaître que la transmission est un acte de confiance adressé aux jeunes générations : leur dire que ce qu'elles héritent a de la valeur, que l'expérience accumulée avant elles n'est pas un obstacle à leur créativité mais une ressource pour l'amplifier.
Traiter la mémoire d'entreprise comme une infrastructure de souveraineté, avec la même rigueur et la même continuité que l’on consacre aux infrastructures physiques ou numériques, est une condition que la France n'a pas encore pleinement intégrée dans ses priorités économiques. A nous de jouer !
Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 38.