Souveraineté économique & gouvernance

Portrait de Orianne Ledroit

Les edtech françaises, architectes des compétences et de notre souveraineté

Orianne Ledroit

Déléguée générale de EdTech France

Photo : © David Arous

Nos plateformes d’apprentissage sont de plus en plus étrangères. Avec elles, ce sont les standards pédagogiques, les données d’apprentissage et les modèles de réussite de millions de Français qui s’exportent. Les edtech françaises ont pourtant prouvé leur efficacité — et leur conformité à nos valeurs républicaines. Le paradoxe : au moment où elles sont le plus nécessaires, c’est aussi celui où on les entrave.

Soutenir la filière edtech française, ce n'est pas un choix industriel parmi d'autres. C'est une condition pour relever le défi des compétences et préserver notre souveraineté technologique et cognitive.

Sursaut industriel, transition énergétique et écologique, révolution de l’intelligence artificielle, et même cohésion sociale : comment y faire face ? Efficacement et justement.

La réponse est simple, sans être naïve : en formant, en formant toujours mieux et de manière plus massive. Car, notre capacité à relever ces défis majeurs dépend largement de la qualité de notre éducation et de notre formation, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie. C’est notre “défi socle”.

C’est largement accepté comme tel dans les esprits.

C’est également souvent repris dans les discours.

En revanche, c’est paradoxalement moins vérifié dans les actes.

Et, second paradoxe - également malheureux -, à l’heure où les technologies éducatives ont prouvé leur efficacité et leur robustesse pour former mieux et de manière plus massive, de l’école à l’entreprise, on les met de côté, on les rabaisse, on les discrimine. On mobilise des croyances pour les dénigrer alors qu’elles s’appuient sur les sciences.

Des outils qui font leurs preuves

Les technologies éducatives développées par la filière edtech française sont un levier de performance d’apprentissage, un gage de qualité des parcours pédagogiques et d'adaptabilité aux besoins en compétences du pays.

Les technologies éducatives soutiennent les mécanismes cognitifs des apprenants en favorisant l’engagement et la confiance dans l’apprentissage. Elles permettent la différenciation pédagogique en adaptant le parcours et les exercices au niveau de chacun pour garantir la progression et éviter le nivellement. Cette personnalisation répond d’ailleurs à la demande croissante de financeurs qui cherchent à “payer le juste prix” de la formation professionnelle. Elles adaptent les contenus aux réalités des apprenants, des métiers et même des entreprises. Elles démocratisent l’accès à un tuteur virtuel disponible à tout moment pour guider l’apprenant dans une démarche socratique - par le questionnement, l’avancement progressif, l’erreur assumée. Enfin, elles outillent les enseignants, formateurs et tous les établissements dans leur quotidien. Pour tout cela, nombre d’acteurs de la filière collaborent avec des laboratoires d’excellence (CNRS, Inria, etc.) et s’appuient sur la richesse des travaux scientifiques en sciences cognitives, en neurosciences, en pédagogie.

Ce ne sont pas des écrans de plus. Les technologies éducatives ne ressemblent ni aux réseaux sociaux ni aux IA génératives grand public - ChatGPT, Claude ou encore Le Chat. La donnée collectée ne sert pas à vendre, mais à apprendre. L’erreur n’est pas sanctionnée, elle est encouragée. Le design respecte le fonctionnement réel du cerveau, pas les mécanismes de l’addiction. Ce sont des systèmes fermés, sobres, pédagogiquement solides, en bref des outils de confiance.

Des outils indispensables pour former massivement

Les technologies éducatives sont aussi - et peut-être surtout - un levier de massification. Elles rendent des formations accessibles, partout, à toute heure, à tout rythme, malgré les contraintes géographiques, personnelles, physiques ou psychologiques.

Pensons à celles et ceux qui sont loin des centres de formation, à celles et ceux - celles principalement - qui doivent combiner parentalité et formation, à celles et ceux qui sont en situation de handicap ou ont des troubles d’apprentissage, à celles et ceux qui veulent changer de carrière sans revenir à l’école ou qui ont raté leur orientation et cherchent à retrouver rapidement une voie plutôt que le chômage ou les petits boulots.

Pour ces publics, les technologies éducatives ne sont pas un pis-aller. C'est la seule option. Et traiter la formation à distance comme un dispositif pédagogique au rabais - comme si la valeur d'une formation se mesurait à la surface de plancher occupée - est non seulement injuste mais contre-productif. Ce préjugé a une origine compréhensible : il sanctionne les dérives d'acteurs opportunistes qui ont effectivement bradé la qualité sous couvert de digital. Mais il pénalise aveuglément des modèles pédagogiques rigoureux. Et il ne tient pas à l'épreuve des chiffres : les taux de satisfaction des formations distancielles certifiées Qualiopi et les taux de retour à l’emploi sont comparables à ceux du présentiel.

Non seulement les edtech françaises sont des alliés indispensables pour faire face au défi massif et inédit des compétences mais elles garantissent également notre souveraineté éducative et technologique.

Une souveraineté éducative et technologique en jeu

La souveraineté numérique a longtemps été pensée en termes d'infrastructures visibles : clouds, câbles sous-marins, semi-conducteurs, modèles de langage. On a largement oublié d'y inclure la couche pédagogique, pourtant la plus structurante sur le long terme. Car ce qui se joue dans les algorithmes des plateformes d'apprentissage, ce n'est pas seulement une question de marché : c'est une question de modèle. Quelles compétences valorise-t-on ? Selon quelle progression ? Avec quelle conception de la réussite ? Ces choix, en apparence techniques, sont profondément politiques.

Nous ne pouvons abandonner notre souveraineté aux géants américains et accepter ainsi que les standards pédagogiques, les formats d'évaluation et les recommandations de parcours qui orientent l'apprentissage de millions de Français soient conçus ailleurs, selon d'autres priorités. Nous ne pouvons accepter de confier à des acteurs étrangers - soumis au droit américain - les données d'apprentissage de nos apprenants, élèves comme actifs : leurs compétences, leurs lacunes, leurs trajectoires.

Les edtech françaises, elles, opèrent dans le cadre du droit européen. Elles se conforment aux valeurs pédagogiques qui font la singularité du modèle français : formation globale de la personne, esprit critique, égalité d'accès. Ce n'est pas un argument de circonstance : c'est une garantie structurelle que les plateformes étrangères ne peuvent pas offrir.

La question qui se pose à la France n'est donc pas technique. Elle est politique au sens fort et noble du terme : quel modèle d'apprentissage voulons-nous pour nos élèves, nos étudiants, nos travailleurs ? Un modèle importé, optimisé pour l'engagement et la scalabilité, indifférent à nos spécificités culturelles et professionnelles ? Ou un modèle construit depuis l'intérieur, qui prend au sérieux les programmes scolaires et la complexité des métiers, la diversité des publics, et l'exigence républicaine d'égalité d'accès à l’éducation et à la formation ?

Soutenir les edtech françaises, ce n'est pas un réflexe protectionniste. Ce n'est pas non plus un choix industriel parmi d'autres. C'est une condition pour relever le défi des compétences. C'est une condition pour garantir notre souveraineté - une double souveraineté : technologique et cognitive. C'est s'assurer que demain, nos élèves et nos travailleurs se forment avec des outils qui leur ressemblent : accessibles, performants, conformes à nos valeurs et à nos règles.

C'est donc un choix de souveraineté. Mais c'est surtout un choix de responsabilité.

La fenêtre est étroite. Dans cinq ans, les habitudes seront prises, les données transférées, les standards imposés par des acteurs qui n'ont pas attendu que la France se décide.

Les edtech françaises ont les outils, le savoir-faire et l'ancrage territorial pour relever le défi des compétences. Il ne leur manque qu'une chose : que nous choisissons tous de s'appuyer sur elles plutôt que de les entraver.

Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 46.