Raison d'être & sens

Portrait de Sophie Chassat

Retrouver le sens de la vocation

Sophie Chassat

Philosophe, associée du cabinet Accuracy

Le monde anglo-saxon forme à la «Vocational Education and Training». À la racine du mot : vocation. Un terme que nous avons perdu en chemin. Dans un monde où l’IA rend incertain l’avenir de chaque métier, le philosophe américain John Dewey nous offre une boussole étonnamment actuelle.

Les mots ne sont jamais neutres. Pour désigner l’enseignement supérieur professionnel, le monde anglo-saxon parle de Vocational Education and Training (VET). À la racine de la formation, il y a donc la vocation. Le terme mérite attention. Car la vocation n’est pas seulement l’expression d’un désir individuel, elle désigne aussi la manière dont chacun trouve une place utile dans la société.

C'est ainsi que le philosophe américain John Dewey, figure majeure du pragmatisme, la définit en 1916 : « Une vocation n'est rien d'autre qu'une orientation des activités de la vie qui les rend concrètement significatives pour la personne, en raison des conséquences qu'elles produisent, tout en étant également utiles à ceux avec lesquels elle vit et agit.1 » En somme, trouver dans une même activité à la fois du sens pour soi et une utilité pour les autres. Peu de définitions expriment aussi clairement ce que l'enseignement professionnel porte en lui de plus précieux : non seulement apprendre à faire, mais apprendre à devenir, et à devenir en société.

Cette idée n'est d'ailleurs pas étrangère à notre propre langue. Le mot « profession » vient du latin professio, qui désigne l'action de déclarer publiquement ce à quoi l'on s'engage. Pendant longtemps, exercer une profession ne signifiait pas seulement occuper un emploi, c'était affirmer une responsabilité et une contribution reconnue par la collectivité. Entre la vocation, qui appelle, et la profession, qui engage, il existe une continuité que l'enseignement supérieur professionnel a précisément pour mission de rendre possible.

Ce que l’IA change à la question de la vocation

Cette réflexion mérite d'être rappelée aujourd'hui. Car l'essor de l'intelligence artificielle rend désormais incertain l'exercice auquel nous nous sommes habitués : anticiper les métiers de demain pour orienter les choix de formation. Pendant des décennies, l'orientation a largement reposé sur une promesse implicite : choisir la bonne formation permettait d'accéder au bon emploi. Or cette relation devient moins lisible. Certaines compétences sont automatisées plus rapidement qu'on ne l'imaginait, tandis que de nouveaux usages, métiers ou organisations du travail apparaissent sans que l'on sache encore lesquels s'imposeront durablement.

C'est alors peut-être le moment de revenir à la question de la vocation comme la rencontre entre une aptitude, un désir et une contribution sociale. Car celle-ci ne se réduit pas à une spécialisation technique. C’est une manière de participer au monde en développant ses capacités dans des activités qui ont du sens pour soi et pour les autres2. Dans un avenir du travail devenu difficile à prévoir, former à une vocation sera sans doute plus durable que former seulement à un métier.

- “A vocation means nothing but such a direction of life activities as renders them perceptibly significant to a person, because of the consequences they accomplish, and also useful to his associates.”, in. John Dewey, “Vocational Aspects of Education”, chapitre 23 de Democracy and Education, 1916.

- John Dewey encore : « Le contraire d'une carrière n'est ni le loisir ni la culture, mais l'absence de but, l'inconstance, l'absence de progrès construit à partir de l'expérience ; et, sur le plan social, une vie tournée vers les apparences et l’oisiveté plutôt que vers une contribution utile aux autres. » (“The opposite of a career is neither leisure nor culture, but aimlessness, capriciousness, the absence of cumulative achievement in experience, on the personal side, and idle display, parasitic dependence upon the others, on the social side. Occupation is a concrete term for continuity”), Ibid.

Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 15.