Raison d'être & sens

Portrait de François Germinet

La « voie des pros » est notre avenir

François Germinet

Professeur à CY Cergy Paris Université, ancien président d'université

Industrie, démographie, territoires, IA : les tensions pèsent sur notre système éducatif. Et toutes pointent vers la même réponse, à apporter au plus vite — repenser la place des filières professionnelles.

Notre système éducatif est soumis à plusieurs facteurs de tension que l’on ressent déjà et qui vont s’intensifier dans les années qui viennent jusqu’à devenir insoutenable au sens propre du terme si l’on ne s’y attelle pas dès maintenant ; et ces facteurs ont tous un lien avec l’enjeu de filières pro plus précoces, mieux valorisées et mieux positionnées.

L’essor industriel

Le récent rapport de l’Institut Montaigne prévoit un besoin d’environ 40 000 ingénieurs et 60 000 techniciens supplémentaires dans les prochaines années pour absorber la politique de réindustrialisation du pays. C’est exactement ce que le plan France 2030 de 54 milliards d’euros a impulsé : développer une nouvelle industrie de l’innovation en France, autour des énergies, du digital, de la décarbonation, de l’avion bas carbone ou encore du pharmaceutique. Et avec la demande encore plus récente d’accroissement de l’industrie de la défense, cela ne va que s’accélérer.

La surproduction des bacheliers généraux et des bac+5

L’insertion professionnelle, et notamment la qualité de l’insertion (CDI, salaires) commence à baisser. La logique de la poursuite d’étude à tout prix avait sa logique et sa pertinence à une époque, mais elle est devenue une fuite en avant que nous ne pourrons plus tenir longtemps, sauf à générer de plus en plus de diplômés frustrés. Et les familles ou les établissements d’enseignement ne sont pas les seuls fautifs : combien de fois avez-vous été témoin, à l’université d’élèves en apprentissage en licence professionnelle à qui les entreprises conseillent de continuer en master en apprentissage pour éviter de les embaucher ? De ce point de vue, l’incapacité de notre pays à mettre en place un système de formation tout au long de notre vie est une difficulté supplémentaire.

La chute démographique

Nous passons d’un plateau relativement confortable de 830 000 enfants par classe d’âge à moins de 670 000 et ça continue à baisser ! On ne se représente pas encore vraiment le niveau d’hémorragie que cela représente et l’impact sur notre système éducatif global, du collège à l’université, surtout si on le met en regard de l’essor industriel mentionné. Nous allons devoir revoir profondément la carte des formations et le processus d’orientation pour faire face à cette pénurie. Et trois réserves complémentaires vont devoir être mobilisées dans le même temps : les NEET, les étudiants étrangers, les personnes en demande d’emploi.

Les territoires

La désertification des territoires ne touche pas que la santé, elle touche aussi l’école, au premier chef, et l’université également. Avec la baisse démographique, des milliers de classes sont menacées de fermeture si l’on ne s’organise pas autrement. Et la baisse continue du financement Etat des universités par étudiant fragilise les antennes universitaires locales. Or nous avons besoin de proximité pour recréer un tissu industriel de PME / ETI plus dense.

L’essor de l’IA

Il accélère déjà le déséquilibre pointé plus haut avec la surproduction des diplômés de type « col blanc ». Et chez les jeunes, on rapporte déjà des questionnements sur le futur des métiers : « est-ce que le métier que vous me proposez avec cette formation existera encore dans quelques années ? Alors qu’on sait que plombier, infirmier, boulanger oui ! ». Sans parler du salaire qui devient plus élevé dans certaines filières techniques et professionnelles que pour des bac+5. L’IA va également transformer le rapport à l’expérience. « Avoir de l’expérience » devient clef pour maîtriser l’IA : c’est la revanche des seniors !

Tout cela plaide pour une révision large de nos imaginaires liés à la formation pro, de nos filières elles-mêmes, et des rythmes d’acquisition des compétences. Y compris la compétence « avoir de l’expérience » qu’il va falloir mieux intégrer et plus systématiquement dans nos parcours de formation. Les études ne seront peut-être pas moins longues, mais mieux articulées avec des temps d’apprentissage régulier en situation professionnelle. Tout un programme… à venir !

"Tout cela plaide pour une révision large de nos imaginaires liés à la formation pro."

Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 14.