Orientation & verrou des imaginaires

Orientation des jeunes : et si on commençait par valoriser tous les métiers ?
Anne Lalou
Fondatrice du Collectif Priorité Jeunesse, présidente d'Innovation Factory
Pendant le Covid, nous avons applaudi les métiers essentiels. Puis nous avons refermé la parenthèse. La hiérarchie implicite des métiers est revenue, intacte. Comment s’étonner, dans ce contexte, que l’orientation soit une source d’angoisse pour les jeunes ?
On demande à des jeunes de 17 ans de choisir leur avenir… dans un monde qui ne sait déjà plus très bien nommer ses métiers.
Dit autrement : on leur demande de décider « ce qu’ils veulent faire plus tard » alors même que nous sommes incapables, collectivement, de dire ce qui mérite vraiment d’être valorisé aujourd’hui.
Car enfin, qui parle encore avec fierté des métiers indispensables ?
Qui rêve à haute voix de devenir soudeur, plombier, logisticien ou aide-soignant ?
Pendant le Covid, pourtant, nous avions eu comme un éclair de lucidité.
Nous avons applaudi, remercié, célébré. Nous avons redécouvert que sans ces métiers-là, plus rien ne tient.
Et puis… nous avons refermé la parenthèse.
Retour à la normale : invisibilisation, hiérarchie implicite des métiers, et fascination intacte pour quelques parcours supposés “nobles”.
Dans ce contexte, comment s’étonner que l’orientation soit une source d’angoisse ?
On demande aux jeunes de choisir une voie…
alors même que cette voie sera peut-être dévalorisée socialement,
alors même que les besoins économiques sont massifs dans des secteurs que l’on continue de regarder de haut,
alors même que les trajectoires linéaires ont, pour l’essentiel, disparu.
Car la réalité est là : le monde du travail a changé.
De plus en plus, quel que soit le métier, on devient indépendant. Par choix. Par opportunité. Par lucidité aussi.
On voit aujourd’hui émerger une génération de jeunes professionnels qui n’attendent plus qu’on les “valide”. Des soudeurs, des plombiers, des artisans qui montrent leur savoir-faire sur les réseaux sociaux, qui valorisent le geste, la précision, le résultat. Ils trouvent leurs missions, leurs clients, leur fierté.
Et ils nous disent quelque chose d’essentiel : la valeur n’est pas dans le statut. Elle est dans la maîtrise.
Changeons de question
Ce qui manque peut-être le plus dans notre manière de penser l’orientation, ce n’est pas l’information, c’est la compréhension de ce qui fait une trajectoire solide.
Quel que soit le métier choisi, ce qui compte, c’est :
- le goût du travail bien fait
- l’envie d’apprendre et de progresser
- la capacité à comprendre les codes d’un environnement
- et, surtout, une forme d’ambition — non pas sociale, mais personnelle
Ces “savoir-être” sont les véritables leviers d’émancipation. Ce sont eux qui permettent de prendre le pouvoir sur sa vie. Et ce sont eux, aussi, qui permettent de changer.
Changer de voie. Changer de métier. Recomposer sa trajectoire.
Car non, les parcours linéaires de leurs aînés ne sont plus la voie royale. Ils sont même, bien souvent, une exception.
Peut-être faudrait-il, collectivement, arrêter de demander aux jeunes “ce qu’ils veulent faire plus tard”.
Et commencer à leur poser une autre question : comment voulez-vous construire votre trajectoire ?
La nuance est de taille.
Elle déplace le sujet du métier vers la capacité à évoluer.
De l’étiquette vers le mouvement.
Du choix unique vers les possibles.
Et si, finalement, la vraie urgence n’était pas d’aider les jeunes à choisir un métier…
mais de leur redonner de la fierté dans tous les métiers — et les moyens d’y exceller ?
Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 22.