Orientation & verrou des imaginaires

Portrait de Gabrielle Légeret

Réintégrer la pratique manuelle à l'école : une priorité nationale

Gabrielle Légeret

Directrice générale de De l'or dans les mains

Photo : © Rebecca Topakian / De l'or dans les mains

La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est tombée à 9,6 % — contre 19,7 % en Allemagne. Depuis les années 1980, la pratique manuelle a progressivement disparu du tronc commun. Un choix dont nous payons le prix — et que l’ère de l’IA rend plus urgent encore à corriger.

En dressant injustement des murs entre le manuel et l'intellectuel, notre société a fait disparaître l'intelligence de la main de notre imaginaire collectif et de notre projet de société - jusqu'au sein même de l'école républicaine. Ce n'est pas un phénomène nouveau. Mais à l'heure où le débat sur l'intelligence artificielle modifie de façon profonde les besoins du monde du travail, l’intelligence manuelle, compétence clé du XXIème siècle, demeure hors radar.

On paye le prix fort de l’absence des compétences manuelles à l’école

La part de l'industrie manufacturière dans le PIB français est tombée à 9,6 % en 2024, contre 19,7 % en Allemagne. Les savoir-faire sont sur le fil en matière de transmission et de recrutement – 37% des dirigeants d’entreprises des métiers d’art et savoir-faire d’exception ont plus de 55 ans1. On cherche volontiers des causes du côté des délocalisations, du coût du travail et des choix de politique industrielle. Mais une part de la réponse trouve ses racines ailleurs, et plus tôt : dès l'école.

Depuis les années 1980, le système éducatif français a progressivement évacué la pratique manuelle du tronc commun, réduisant à néant les espaces permettant au jeune de se confronter à la matière, au plaisir de faire, à la logique du geste. Ce faisant, il a produit un double phénomène : des vocations qui ne s'allument pas, faute d'avoir jamais été exposées à ces savoir-faire ; et une hiérarchie implicite des filières qui oriente structurellement les ambitions vers l'abstraction. Tant que le système éducatif tient à l'écart l'intelligence manuelle, les métiers qui en vivent resteront, eux aussi, tenus à l'écart des filières désirables aux yeux de la jeunesse — et de leurs familles.

Ce serait se tromper que de n’appréhender la question des métiers manuels qu'à travers le seul risque de pénurie de savoir-faire. Ce serait même réduire le sujet à sa dimension conjoncturelle, sans révéler ni l'ampleur de la mutation du travail induite par la généralisation de l'IA et la transition écologique, ni la valeur proprement éducative, culturelle et sociale de la pratique manuelle. Or apprendre par le geste, expérimenter, fabriquer, réparer, comprendre la matière, coopérer autour d'un objet ne sont pas des « loisirs créatifs ». Ce sont des expériences fondatrices — un rempart cognitif face à l'addiction aux écrans, un vecteur de réussite scolaire par la mise en pratique des connaissances théoriques, une matrice écologique pour développer la conscience de la matérialité du monde.

Les enseignements pratiques et manuels : un mouvement européen

Parmi les pays membres de l'OCDE, 34 accordent une place significative aux enseignements pratiques et manuels au primaire et au secondaire. Au moins sept des seize pays européens devançant la France au classement PISA2 les incluent comme matières à part entière - l'Estonie, la Suisse, la Finlande, la Belgique, la Suède, le Danemark et la Norvège. Il existe, à l’échelle européenne, un mouvement de fond observable de réintégration de la pratique manuelle dans le tronc commun.

Au-delà même des enjeux d’orientation, les effets de ces enseignements en matière de réussite éducative sont documentés. En France, la surreprésentation des enseignements théoriques n'a pas produit les résultats escomptés : le pays se classe 62e sur 65 pays pour la confiance en soi des élèves3, 47 % des jeunes déclarent ne pas avoir été suffisamment informés pour leur choix d'orientation4 et le décrochage scolaire reste structurellement élevé.

A contrario, en Estonie, premier pays européen du classement PISA, les élèves bénéficient de 40 % d'heures de cours fondamentaux de moins que les élèves français, et des enseignants pratiques et manuels hebdomadaires. Ce n'est pas non plus un hasard si la Suède, face à la baisse documentée du niveau en lecture aggravée par le surinvestissement numérique, réinvestit massivement dans les apprentissages concrets depuis 2023. Ni si la Belgique réintègre depuis 2020 les enseignements manuels dans le socle commun, pour, dit explicitement son texte de référence, « contribuer à la réussite de tous les élèves » et « lutter contre les inégalités sociales »5 Là où notre système a progressivement évacué le geste du tronc commun, les pays les plus performants de l'OCDE l'ont réintroduit, puis systématisé.

L’intelligence manuelle devrait être la pierre angulaire du débat sur l'IA

La question de l'intelligence artificielle s'est imposée dans le débat éducatif avec une brutalité que nul ne saurait contester. La réponse de l'école se concentre, pour l'heure, presque exclusivement sur un premier impératif : éduquer à l'IA de façon critique et éthique. C'est un chemin nécessaire. Mais un autre chemin demeure peu balisé, et c'est précisément celui qui intéresse le marché du travail en mutation : comment préparer les élèves à un monde où les métiers les plus résistants à l'automatisation sont ceux qui conjuguent intelligence manuelle, jugement contextuel et relation humaine ? Comment redonner du sens aux apprentissages, lorsque l’élève sait d’ores et déjà que la machine est plus performante que lui ?

Équiper les jeunes face à l'IA, c'est aussi, et peut-être d'abord, leur redonner le sens du faire. Car l'intelligence manuelle n'est pas une intelligence de second rang. C'est une façon de créer des connexions logiques en tissant des liens entre le théorique et le sensible. C'est réapprendre à habiter son corps, à tolérer l'effort, à accepter que la matière résiste. C’est comprendre les chaînes de production et développer sa culture matérielle - autant de dispositions que l'écran, par nature, ne peut pas transmettre, et que l'abstraction seule ne suffit pas à construire.

Une promesse républicaine à tenir

Le Code de l'éducation lui-même, en son article L111-2, rappelle pourtant que la formation scolaire doit « favoriser l'éducation manuelle » et préparer le jeune dans toutes ses dimensions. Ce texte existe. Il est simplement resté lettre morte depuis quatre décennies.

Il ne s'agit pas uniquement de proposer quelques heures supplémentaires de travaux manuels. Il s'agit bien de reconnaître que l'intelligence manuelle n'est pas un palliatif pour les élèves en difficulté — c'est un bien commun et un puissant levier pour dessiner un autre projet de société.

- Étude Les Éclaireurs, Mesurer le poids économique des entreprises des métiers d’art et savoir-faire d’exception, Institut national pour les savoir-faire français

- OCDE, PISA 2022

- OCDE, PISA 2015 : Le bien-être des élèves, Volume III

- Sondage OpinionWay pour Jexplore, juin 2025

- Référentiel de formation manuelle, technique, technologique et numérique - Tronc commun, Fédération Wallonie-Bruxelles, IFPC.

Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 24.