Orientation & verrou des imaginaires

Réconcilier orientation et réalité du travail : un enjeu majeur pour la jeunesse française
Faroudja Kicher
DRH au sein du groupe ENGIE
On parle de pénurie de compétences. Mais le vrai problème est peut-être plus profond : les jeunes et les entreprises se connaissent mal. Pendant que des milliers de jeunes s’orientent sur des représentations obsolètes des métiers, des secteurs entiers — l’énergie, l’industrie, les infrastructures — peinent à recruter des profils pourtant disponibles.
Nous parlons souvent de pénurie de compétences. Pourtant, le véritable sujet est peut-être ailleurs : nous souffrons avant tout d’une pénurie de connaissance réciproque entre les jeunes et le monde du travail.
Chaque année, des milliers de jeunes construisent leur orientation sur la base de représentations partielles des métiers. À l’inverse, les entreprises peinent à recruter dans des secteurs pourtant porteurs d’avenir. Cette situation n’est pas seulement un problème économique ; elle constitue également une source de frustration individuelle et de gaspillage collectif des talents.
L’une des raisons tient à l’évolution extrêmement rapide des métiers. Dans l’industrie, l’énergie ou les infrastructures, les emplois d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec les images parfois véhiculées il y a vingt ans. Les sites industriels deviennent numériques, les métiers techniques intègrent l’intelligence artificielle, les enjeux environnementaux transforment les compétences recherchées.
Cette question me touche particulièrement car j’ai moi-même expérimenté combien les ambitions peuvent être façonnées par l’environnement dans lequel on grandit. J’ai découvert au fil de mon parcours que le potentiel est souvent bien plus largement réparti que l’accès à l’information, aux réseaux ou à la connaissance des possibles. C’est pourquoi je suis convaincue que l’orientation ne consiste pas seulement à aider les jeunes à choisir une voie, mais aussi à leur ouvrir le champ des opportunités qu’ils n’imaginent parfois pas accessibles.
Pourtant, ces évolutions demeurent souvent invisibles aux yeux des jeunes et de leurs familles. Beaucoup ignorent que les secteurs industriels recrutent massivement des profils qualifiés, offrent des parcours de carrière attractifs et contribuent directement aux grands défis de société, notamment la décarbonation et la souveraineté énergétique.
Faire de l’orientation un processus continu
Nous devons donc changer de logique. L’orientation ne peut plus être un moment ponctuel dans la scolarité. Elle doit devenir un processus continu de découverte.
Cela suppose de multiplier les expériences concrètes : visites d’entreprises, stages, rencontres avec des professionnels, mentorat, immersions, témoignages d’anciens élèves. Rien ne remplace la confrontation directe avec la réalité d’un métier.
Il faut également réhabiliter une idée simple : l’orientation n’est pas uniquement le choix d’une filière, mais la construction progressive d’une capacité à apprendre, à s’adapter et à évoluer. Dans un monde où les métiers se transforment rapidement, la compétence la plus durable est sans doute la capacité à développer de nouvelles compétences.
Enfin, nous devons collectivement porter un regard plus ouvert sur la réussite. Trop de jeunes continuent à percevoir certaines voies comme des choix par défaut alors qu’elles conduisent souvent à des carrières passionnantes et recherchées. La société gagnerait à valoriser davantage la diversité des parcours et à reconnaître que l’excellence peut prendre des formes multiples.
L’enjeu dépasse largement la question de l’emploi. Il s’agit de permettre à chaque jeune de trouver sa place dans une économie en transformation et de donner aux entreprises les talents dont elles ont besoin pour réussir les transitions qui s’annoncent. C’est dans cette rencontre entre aspirations individuelles et besoins collectifs que se joue une partie de notre avenir.
Donner à chaque jeune une vision plus large des possibles est sans doute l’un des investissements les plus utiles que nous puissions faire pour notre cohésion sociale comme pour notre compétitivité économique.
Paru dans La revue de l'Établi, n°1, page 20.